La dissertation #2

(…) Nous entrons : la file d’attente fait peur à voir, mais bien vite les conversations reprennent le dessus sous l’œil toutefois attentif des premiers arrivés. On observe. Se mêlent alors portraits singuliers, à l’instar des deux jumeaux à queue de cheval et blouson de cuir noir qui ne diffère que d’une boucle d’oreille, ou encore le garçon longiligne et distingué. Plus que dix minutes. Ca y est : la salle s’ouvre, nous cherchons alors notre nom encollé : pénible tâche.  Il semble alors qu’une quelconque ruse s’amuse à nous placer au fin fond de la classe, de sorte que nous croyons l’espace d’un instant avoir été oublié. Désorientée un moment, l’étiquette engluée apparaît : j’ai alors pour compagnon de route un rideau brun et une fenêtre illuminée, place de choix finalement. Peu à peu les trousses se vident et les tables se couvrent : se mêlent ainsi gâteaux, fruits secs, cartouches, plumes et bouteilles d’eau. La traversée risque d’être longue. Six heures devant nous. Munitions en conséquence. Les feuilles distribuées, anonymées, les règles lues, le sujet se fait attendre. « Madame ? Peut-on écrire de plusieurs couleurs ? » Plusieurs couleurs ? Pour une dissertation de philosophie ?! Ce garçon projetterait-il de dessiner des cartes ou autre ? Je repense alors au premier cours d’introduction à cette matière : la philosophie est la discipline du questionnement : dès qu’il y a problématique, il y a réflexion philosophique.  Je revois ma théorie : après tout, ce garçon est peut-être plus philosophe qu’il n’en a l’air… Le décompte. Enfin. Une feuille A4, une question, cinquante (courageux) élèves et six heures de réflexion : la route risque d’être longue et tout aussi sinueuse, voire rocailleuse. On s’élance alors dans les plaines du Brouillon, encore désertiques à cette heure, parcourant les verbes et débroussaillant les maigres buissons.  Le chemin n’est pas tracé encore, on erre pour l’instant, on scrute l’horizon, on l’interroge jusqu’au bout de l’interrogation. La beauté peut-elle sauver le monde ? On aperçoit alors au loin une silhouette, comme un arbre, on se rue dans sa direction : il s’agit effectivement d’un arbre. Alors on en cherche les racines. On creuse la terre de toutes nos forces ; et on les trouve. Victorieux, on remonte des racines jusqu’au tronc, on cherche l’essence même de l’arbre. On s’arme alors de courage et on arrache les différentes couches d’écorce. Le soleil monte dans le ciel et nous voilà assoiffés. Une courte autant que nécessaire sieste à l’abri du maigre feuillage. Mais le soleil monte, il fait de plus en plus chaud et les réserves d’eau se raréfient. Continuer à arracher, à déblayer. Encore jusqu’à l’essence. Plus vite, plus vite nous crie notre instinct. Et plus vite nous allons. La beauté peut-elle sauver le monde ? Un dernier effort ; elle est là, cette sève tant recherchée. On la récolte alors, sans en perdre une goutte, elle est si précieuse. Vite, retraverser la plaine Brouillon : le chemin est bien distinct maintenant, il ne reste plus qu’à ramener la sève à destination pour la chauffer doucement puis en obtenir un nectar. Alors on court, regrettant nos errements, à bout de souffle, on fait les derniers préparatifs. La beauté peut-elle sauver le monde ? Un dernier effort. Le feu prend, la sève s’échauffe, devient magma, s’épaissit et gagne en consistance. Encore deux minutes. La beauté peut-elle sauver le monde ? Une minute. La beauté… Trente secondes… Sauver… Quinze secondes… Monde ? « Levez vos stylos s’il vous plaît !».  Et on s’écroule.

Fin.

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